La République dominicaine, gangrenée par le trafic de drogues, la criminalité et la corruption

Jean-Michel Caroit

SAINT-DOMINGUE CORRESPONDANT

La peur et le mutisme. La population de Bani, une ville située à 65 kilomètres au sud-ouest de Saint-Domingue, se tait. Le 5 août, sept cadavres criblés de balles ont été retrouvés en bordure d’un champ de canne à sucre à proximité de cette ville réputée pour ses mangues et ses pâtes de fruits. Parmi les victimes, menottées et ligotées, se trouvaient un Vénézuélien, plusieurs Colombiens et un Dominicain. Seul le Nicaraguayen Holi Gomez a survécu, se faisant passer pour mort. Blessé de trois balles, “il fait mine d’être fou pour ne pas répondre aux questions”, dit un enquêteur. Les autorités ont qualifié ce massacre à la Al Capone de “règlement de compte du narcotrafic international”.

Le seul témoignage est celui de la domestique de la maison où résidaient les victimes à Ojo de Agua, un village près de Bani. Selon cette employée, Mercedes Carvajal, les assassins, lourdement armés, portaient des gilets pare-balles de la Direction nationale du contrôle de drogues, l’agence chargée de la lutte contre le trafic de stupéfiants. Ils ont chargé plusieurs sacs à bord d’un camion. Selon un enquêteur, ces sacs contenaient 1 200 kilos de cocaïne, qui venaient d’arriver par bateau, et plus de 200 000 dollars.

AFP/MAURICIO DUENAS

Le président dominicain Leonel Fernandez, le 1er août.

Peu après la macabre découverte, le sénateur Wilton Guerrero, représentant la province Peravia, dont Bani est le chef-lieu, a dénoncé l’implication des autorités policières. “La police nationale a, à Bani, une association de malfaiteurs qui rançonnent les narcotrafiquants”, a affirmé le sénateur Guerrero, membre du parti présidentiel, lors d’une conférence de presse. “Les chefs de la police de Bani se réunissaient fréquemment avec les narcotrafiquants exécutés, pour boire du whisky et manger du cabri (le plat régional)”, a-t-il ajouté. Selon le sénateur, un point de vente de drogues, surveillé par un homme armé, est installé à proximité du commissariat de police.

L’affaire a pris les proportions d’une polémique nationale, à quelques jours de l’inauguration du nouveau mandat du président Leonel Fernandez, qui avait été réélu en mai. Le sénateur a révélé qu’il avait remis, il y a deux ans, un épais dossier au ministre de l’intérieur et au conseiller juridique du président, détaillant les complicités des autorités de sa province avec les narcotrafiquants. Aucune suite n’avait été donnée à ses démarches.

Le député de Bani, Milciades Franjul, a confirmé les accusations du sénateur, affirmant que la côte dans la région de Bani était soumise “à un bombardement constant de drogue”.

Face au scandale, le président Fernandez a constitué à la hâte une commission de haut niveau pour faire la lumière sur le massacre et d’éventuelles complicités. Ses membres ont mis en cause plusieurs magistrats, mais se sont contentés de recommander la mutation des responsables de la police et de l’agence antidrogue locales. Le ministre de la défense, le général Ramon Aquino Garcia, a reconnu que plusieurs officiers supérieurs participaient au trafic de drogue dans la région. L’un d’eux, le capitaine de frégate Ricardo Rafael Guzman Pérez, a été arrêté en possession de 8 kilos de cocaïne.

L’opposition a vivement dénoncé les conclusions de la commission d’enquête. “Les cartels de la drogue se frottent les mains en voyant l’inauguration d’un gouvernement qui leur permet d’agir à leur guise, non seulement à Bani mais dans tout le pays”, s’est indigné Ramon Alburquerque, le président du Parti révolutionnaire dominicain (PRD, gauche), principale formation de l’opposition. L’ancien candidat à la présidence Guillermo Moreno (gauche) a accusé le président Fernandez de “manquer de stratégie et de détermination pour affronter les activités du narcotrafic”. “La permissivité du président de la République et le réseau de complicités au sein de son gouvernement mettent en péril la sécurité de toute la société dominicaine”, a-t-il ajouté.

Dans le discours d’inauguration de son nouveau mandat, le 16 août, M. Fernandez a reconnu l’insuffisance des progrès dans la lutte contre “les forces transnationales qui disposent de grandes ressources et d’appuis locaux”. “Les récents actes de violence ont provoqué une grande consternation. Nous ne devons en aucun cas reculer dans le combat contre les drogues et la criminalité”, a-t-il promis, en s’engageant également “à freiner l’utilisation du système économique et financier pour le blanchiment d’argent”, une activité qui s’est beaucoup développée en République dominicaine ces dernières années.

Le 1er août, lors d’une conférence régionale à Carthagène, en Colombie, M. Fernandez a déploré l’insuffisance de la coopération des Etats-Unis dans la lutte contre le trafic de drogue. Fin juin, le Congrès a approuvé une ligne budgétaire pour la lutte antidrogue au Mexique, en Amérique centrale et dans les Caraïbes. “La République dominicaine recevrait à peine 2,5 millions de dollars”, a regretté M. Fernandez. Une somme dérisoire par rapport aux 162 milliards de dollars approuvés par le Congrès, le même jour, pour les guerres en Irak et en Afghanistan.

Jean-Michel Caroit

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Mise à jour à 00 h 44 - Paris

La corruption et l’économie de la drogue entachent la présidentielle à Saint-Domingue

LE MONDE | 16.05.08 | 16h05  •  Mis à jour le 16.05.08 | 16h05

Saint-Domingue, Jean-Michel Caroit

‘élection présidentielle dominicaine se gagne à coups de décibels, de coûteux matraquages télévisés, de subventions et d’emplois fictifs. N’hésitant pas à piocher dans les caisses de l’Etat pour financer sa campagne, comme l’a constaté une mission de l’Organisation des Etats américains (OEA), le président sortant Leonel Fernandez a de bonnes chances de conserver son fauteuil lors du scrutin du vendredi 16 mai. Des sondages lui accordent la majorité absolue au premier tour.

Le président Leonel Fernandez après l’annonce de sa réélection.
(Photo : Reuters)

Lors de son dernier grand meeting à Saint-Domingue, devant une foule agitant des drapeaux mauves, la couleur de son parti, le Parti de la libération dominicaine (PLD, centre), M. Fernandez a opposé la croissance retrouvée au “désastre” du gouvernement précédent. Miguel Vargas, son principal adversaire, en était ministre des travaux publics.

Candidat du Parti révolutionnaire dominicain (PRD, social-démocrate), M. Vargas accuse le chef de l’Etat de ne pas avoir fait profiter la majorité pauvre des Dominicains des bénéfices de la croissance. Se présentant comme un gestionnaire pragmatique, il esquive les questions sur l’origine de son imposante fortune ou les allégations le liant au réseau de corruption découvert, en 2006, à Marbella, en Espagne.

Mercredi, un affrontement entre partisans du pouvoir et opposants a fait trois morts. En l’absence de débat, refusé par le président sortant, la campagne s’est résumée à des échanges d’accusations de corruption.

Affiches publicitaires des candidats à la présidentielle Miguel Vargas Maldonado (gauche) et de Leonel Fernandez.
(Photo : AFP / Montage RFI)

L’opposition a exigé des explications, sans les obtenir, sur un emprunt de 130 millions de dollars contracté par les autorités auprès d’une mystérieuse société Sunland, en dehors des procédures budgétaires et de l’accord signé avec le Fonds monétaire international. Elle a accusé le gouvernement de rémunérer plusieurs dizaines de milliers de militants et de cadres du parti au pouvoir par le biais d’emplois fictifs.

TRAFIC DE DROGUE

Le détournement de fonds publics semble inéluctable pour la majorité des Dominicains. Selon un sondage publié par le quotidien Hoy, 97 % de la population estime que l’administration publique est corrompue, 39 % jugent qu’il y en avait davantage dans le gouvernement précédent, 32 % considèrent que l’actuelle administration est plus corrompue, mais seuls 9 % des sondés placent la corruption parmi leurs principales préoccupations.

L’inauguration de la première ligne de métro de Saint-Domingue a été présentée par la propagande officielle comme le symbole de la modernisation du pays. L’opposition a dénoncé le manque de transparence de ce grand chantier qui a longtemps bénéficié d’une enveloppe supérieure au total des crédits d’une dizaine de ministères, dont l’éducation, l’agriculture et le logement. “Le fonctionnement du métro exigera une subvention annuelle de 3,8 milliards de pesos” (73 millions d’euros), anticipe M. Vargas.

L’équilibre macroéconomique, le grand succès de M. Fernandez, est menacé par les subsides pour atténuer les effets de la hausse des prix de l’énergie et des aliments. “La généralisation des subventions risque d’avoir un effet pervers sur l’économie”, met en garde l’économiste Miguel Ceara Hatton. D’autant que la récession aux Etats-Unis se fait sentir sur les transferts de fonds des émigrés et le tourisme, les deux principales sources de devises licites de l’économie dominicaine.

Au-delà des paysages de carte postale que découvrent 3 millions de touristes chaque année, l’économie criminelle, liée au trafic de drogue, s’est considérablement développée. Ce sujet a été ignoré durant la campagne. Seule l’une de ses conséquences, l’explosion de la délinquance et du nombre d’homicides, a été évoquée par l’opposition, qui a dénoncé l’incapacité du gouvernement à freiner la violence. Lors d’une visite à Saint-Domingue, en février, le tsar antidrogue des Etats-Unis, John Walters, a évalué à plus de 100 tonnes la quantité de cocaïne sud-américaine ayant transité par la République dominicaine en 2007. “Cette vague géante de cocaïne représente une menace aiguë pour la République dominicaine”, a averti M. Walters.

Jean-Michel Caroit

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